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Very Math Trip : interview (un peu) décalée d’un matheux humoriste

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Les images de cet article sont cliquables : n’oubliez pas de découvrir ce qu’elles recèlent !

MathémaTICE remercie chaleureusement Emmanuel Houdart, vulgarisateur mathématique connu notamment pour son spectacle et son livre « Very Math Trip », de nous faire l’amitié de nous accorder cet entretien. L’entame est malgré tout un peu impertinente, car l’intervieweur (Patrick Raffinat) n’a pas pu s’empêcher de rebondir sur une des blagues pour matheux disponibles sur la chaîne YouTube de Manu...

Tu es devenu agrégé de maths, alors que tu as dû te faire aider par ton frère aîné quand tu étais en échec au lycée (page 10 de ton livre) : légende marketing ou ça veut dire qu’un agrégé belge est 4 fois moins bon en maths que son homologue français, capable de trouver un nombre premier 4 fois plus grand (voir vidéo) ?

Ha ha ha ! Ça commence fort… Mais c’est pourtant la stricte vérité. À 16 ans, quand j’ai ramené mon bulletin de notes à la maison, il n’y avait qu’une seule branche dans laquelle j’étais en échec : mathématiques. Je me suis coltiné un 9/20 tout au long du premier trimestre !

Pourtant, j’aimais cette matière. Particulièrement l’étincelle qui jaillit quand tout s’éclaire. L’ennui, c’est que, pour moi, cette étincelle se produisait toujours après coup, quand mon frère aîné m’expliquait les choses, simplement, avec ses propres mots. Et là, tout s’éclairait. Pour mes mauvaises notes, c’était trop tard mais pour ma motivation, c’était essentiel : je restais persuadé que les mathématiques étaient fascinantes !

Ça peut paraître surprenant mais c’est vraiment à cette période que j’ai annoncé à mes parents que je voulais devenir prof de maths. Puisque les maths pouvaient être simples et amusantes, alors, il fallait le faire savoir et arrêter de traumat(h)iser des générations entières… À bien y réfléchir, ça doit vraiment être la genèse de mon envie de contaminer au plaisir des mathématiques.

Tu es un vulgarisateur paradoxal avec ta série de « blagues de matheux pas très drôles » : « si un algébriste tombe malade », « soit epsilon nombre négatif »... Ces blagues élitistes m’ont rappelé les « maths modernes », époque où par exemple le binaire était censé faciliter l’apprentissage du système décimal à l’école primaire ! Y a-t-il aussi eu un « traumatisme » équivalent en Belgique ?

Oui bon, ma chaîne YouTube m’autorise quelques dérapages comme ce genre de blagues douteuses mais, comme j’ai pris l’habitude de le dire, sur scène, je peux être beaucoup plus drôle ! Enfin, je crois… Plus sérieusement, né en 1976, l’enseignement des maths modernes je ne l’ai pas connu directement. Et je dirai : fort heureusement. Chez nous aussi, les dégâts ont été très nombreux et les adeptes de Georges Papy se sont faits plutôt rares.

Finalement, ces maths modernes sont presqu’à l’opposé de ce que j’ai défendu en créant la Maison des Maths en Belgique. MdM comme Manipuler, découvrir, Modéliser. Pour moi, la manipulation devrait être la phase la plus importante de l’enseignement des mathématiques, alors que plus on avance dans le cycle scolaire, moins on manipule. Ce qui cause les désastres que nous connaissons aujourd’hui.

Au mot manipulation, j’imagine que beaucoup de lecteurs pensent à des jetons ou autres, mais ce serait bien trop réducteur. Avoir un tétraèdre dans les mains, vivre les symétries avec son corps, tordre une fonction… Ces manipulations sont bien plus nombreuses qu’on peut le croire à première vue !

Toutefois, tout n’était pas à jeter non plus dans les maths modernes et certaines idées me séduisent encore. Je reste convaincu que découvrir (et manipuler) la base binaire - ou n’importe quelle autre base - reste un excellent moyen de percer le génie de notre système de numération et de mieux comprendre les mécanismes de report.

Au démarrage de ta carrière d’enseignant, comment as-tu géré les élèves « allergiques » aux mathématiques ou, pire, « hostiles » à cette matière ? Quels remèdes as-tu progressivement mis en place les premières années ?

Des parties de bowling ! Original, hein ? Sans rire, durant mes dix années d’enseignement, j’ai eu la chance d’exercer dans un cadre verdoyant de plusieurs hectares. En fait, mon école disposait de vastes infrastructures car c’était un internat. Il était donc très facile d’organiser des activités en soirée. J’ai toujours été convaincu que plus une relation est tissée, plus il est facile de s’écouter. Cette relation avec les élèves, je la développais donc énormément dans les premiers mois d’une année scolaire afin qu’un climat de confiance s’installe.

Je concède qu’avec ces activités, je les piégeais un peu, hein… C’était une façon de créer un lien qui se répercutait directement dans leur façon d’écouter en classe. Quand le Cercle des poètes disparus est sorti en 1989, j’avais 13 ans et je suis certain qu’inconsciemment, c’est ce qui a suscité chez moi l’envie de transmettre, c’est-à-dire d’être enseignant. Je ne prétends pas avoir réussi à faire aimer les mathématiques à chacun de mes élèves mais, modestement, aucun ne venait au cours les pieds lourds.

En 2003, alors que tu enseignes les maths depuis quatre ans, tu fondes une structure pour soutenir les élèves en difficulté. En quoi consistait-elle et as-tu eu des appuis pour cette tâche d’autant plus délicate que tu étais encore « débutant » dans ta carrière d’enseignant ?

Je me souviens très bien de ce mois de juillet 2003 où j’ai eu l’idée de ce projet. Tout à coup, il m’est apparu comme une évidence. De la même façon que dix ans plus tard, l’idée de la Maison des Maths a surgi de façon tellement naturelle.

Je n’enseignais que depuis quatre ans, mais j’étais très investi dans le soutien aux élèves en difficulté. D’abord parce que parallèlement à mon activité d’enseignant, j’accompagnais quotidiennement et individuellement des élèves dans leur apprentissage mathématique. Et ensuite, l’été, je travaillais dans une structure pour des élèves qui avaient échoué aux épreuves de juin. J’ai beaucoup appris à leur contact : leur répulsion des mathématiques, leurs efforts qu’ils jugeaient inutiles, leur sentiment d’infériorité.

Ces milliers d’heures de vol m’ont permis d’éviter certains écueils quand je retrouvais mes classes en septembre. Fort de toute cette expérience, j’ai décidé de créer ma propre structure de soutien scolaire en 2003. Le slogan était Convivialité – Efficacité. Les ateliers duraient entre 2h et 3h suivant les jours et chaque antenne disposait d’une réserve de collations et de boissons pour la pause. À l’apogée de l’activité, nous accueillions plus d’un millier d’élèves. Malgré une logistique de plus en plus compliquée, j’ai toujours voulu maintenir ces collations et boissons offertes car pour moi, elles créaient un climat propice à l’apprentissage. Un climat de convivialité. Ça pourrait paraître un peu naïf mais n’oubliez pas que les élèves présents étaient là volontairement. C’était donc un atout qui permettait ce genre de démarches...

Tu es encore une fois paradoxal quand, après 15 ans, tu quittes ton métier d’enseignant … à cause de ton « désir insatiable de défendre les intérêts des mathématiques » [1] ! Concrètement, en quoi consistait ton travail « parascolaire » à la « Maison des Maths », que tu as alors fondée ? Et y avait-il un partenariat avec les institutions scolaires et politiques wallonnes pour te garantir un public suffisamment nombreux ?

Il n’y a pas vraiment de paradoxe. C’est juste que cette fois, de la même façon que je piégeais mes élèves … j’ai été piégé à mon tour par les mathématiques. En créant mon asso, jamais je n’ai imaginé qu’elle aboutirait à quitter mon école ! En fait, l’asso a pris très vite de l’importance au point de recevoir le Prix de l’Innovation pédagogique au Palais Royal en juin 2014.

Mais forcément, tout en grandissant, le projet devenait de plus en plus chronophage. Et si, jusque-là, j’avais pu combiner mes activités, cela devenait de plus en plus difficile… Il était temps de faire un choix et j’ai choisi l’aventure en devenant « indépendant dans l’éducation ». C’est pas courant. Du coup, j’ai regagné du temps… ce qui m’a permis de développer d’autres activités pour favoriser l’apprentissage des mathématiques dont l’aboutissement a été la création de la Maison des Maths.

Un endroit incroyable [2] dont le seul objectif était de donner du plaisir avec les mathématiques. La question du remplissage ne s’est jamais posée : après seulement 3 mois d’existence, notre planning était complet pour l’année scolaire entière. Le bouche-à-oreille a très vite fonctionné et la Belgique est un petit pays. Tous les jours, des cars débarquaient pour bousculer le regard sur les mathématiques. Mon travail était très varié puisque j’avais d’abord réalisé toute la scénographie du lieu, recruté et formé les animat(h)eurs qui accompagnaient les groupes scolaires. Ensuite, j’étais sans cesse à la recherche de nouvelles idées pour démontrer que les maths pouvaient être #Waooh.

Malheureusement, notre Education nationale n’a jamais accepté le financement des emplois des animat(h)eurs, alors qu’ils étaient pourtant reconnus comme enseignants en mission. J’avais levé des fonds très importants auprès de fondations et aussi auprès d’entreprises (comme Total, Google et bien d’autres), mais ces fonds devaient juste servir au lancement de l’activité. Ensuite, le ministère de l’Éducation devait prendre le relais, ce qu’il n’a jamais accepté pour des raisons très obscures... Le désaccord a conduit à la douloureuse fin de ce fabuleux projet en juin 2018. Un gâchis. Surréalisme belge.

En 2017, tu crées ton one-man-show « Very Math Trip ». « Écrit et pensé au départ pour des représentations tout public, le show est victime de son succès, le monde scolaire le réclame et Manu H. a su s’adapter » [3] : par exemple, quels sont les thèmes de tes « showférences pour le collège » ?

C’est vrai que lorsque j’ai écrit mon show, ce ne devait être que pour dix dates. Ce qui – d’après mon entourage – était déjà un exploit de remplir dix fois 200 places. En fait, cinq dates étaient prévues en journée (pour les scolaires) et cinq autres en soirée (pour le tout public). Très vite, des écoles se sont montrées très intéressées et les dates en journée ont été … sold out. Ce qui a causé de nombreux frustrés. Face aux sollicitations qui affluaient, j’ai décidé d’adapter la mise en scène du show afin de pouvoir le jouer directement dans les écoles… et c’est ainsi que j’ai commencé à traverser les frontières pour répandre le plaisir des mathématiques : Belgique, France, Suisse...

En fonction du niveau des élèves face à moi, j’adapte bien entendu le contenu, mais le fil conducteur est toujours le fameux effet #Waooh. C’est ce que Martin Gardner, un vulgarisateur américain des plus brillants avait déjà baptisé l’effet #HaHa en 1978. C’est cet éclair de stupéfaction qui vous traverse au moment du résultat. Et je peux vous assurer - après plus de 500 représentations dans les écoles - que ça ne rate jamais…

Les exemples sont très nombreux : paradoxe des anniversaires, origine du mot Google, résultat étonnant autour de Pythagore et j’en passe. Bien sûr, tous ces effets #Waooh sont accompagnés de nombreuses anecdotes de culture mathématique qui viennent épicer le tout. J’aime aussi donner une place particulière aux femmes car les choses sont en train de changer, mais les mathématiques sont encore bien trop masculines.

Le spectacle a évolué depuis mais, pour les lecteurs curieux, voici quelques images des premiers shows : voir vidéo.

Suivant quels critères acceptes-tu de te déplacer (hors Covid) dans des établissements scolaires français ? En quoi consistent tes prestations, plus particulièrement pour le lycée puisque nous avons déjà évoqué le collège dans la question précédente ?

Oh, c’est plutôt simple ! Ma grande force est sans doute de m’adapter à (presque) toutes les situations. Techniquement, je suis entièrement autonome et j’ai donc juste besoin d’un espace suffisamment grand pour accueillir les élèves. Une scène n’est pas forcément nécessaire pour le petit format (max 120 élèves) mais en revanche, dès qu’on passe sur le grand format (max 300 élèves), là, ça devient obligatoire pour le confort visuel de chacun.

Il m’est arrivé de jouer dans des halls omnisports, des scènes de fortune ou de grandes salles puisque, parfois, des collèges et lycées ont un lien privilégié avec la municipalité qui met alors à disposition leur infrastructure professionnelle. Mon confort varie donc suivant les lieux mais quel que soit l’endroit, c’est toujours un plaisir de répandre l’effet #Waooh.

Les shows dans les écoles sont toujours très interactifs et évidemment ça surprend les élèves dès le départ. J’adore les observer incognito quand ils s’installent et écouter leur réflexion. Soyons francs : même si c’est mieux que d’avoir cours, peu sont souvent réjouis d’être là :). Ils s’attendent à un exposé ou à une conférence car, la plupart du temps, ils ignorent tout du spectacle et c’est beaucoup mieux pour l’effet de surprise.

Dès le premier quart d’heure, une fois que j’ai capté leur attention et qu’ils sont tout étonnés de participer, c’est parti, je peux alors les emmener où je veux. Et c’est là que la magie des mathématiques opère.. D’ailleurs à la fin du spectacle, j’ai toujours quelques élèves qui viennent me poser des questions supplémentaires.

Enfin, pour prolonger le spectacle, j’offre toujours un exemplaire de mon livre Very Math Trip [4] qui, malgré le même nom, propose un contenu assez différent. En rejoignant la bibliothèque de l’école, il permet ainsi à des élèves curieux d’en apprendre encore d’avantage sur les maths. C’était un grand honneur pour moi d’avoir reçu le dernier Prix Tangente (voir vidéo) et de concourir pour le Prix des Lycéens.

Comme MathémaTICE a également un lectorat de professeurs des écoles, nous allons également évoquer l’école primaire : que proposes-tu pour les aider à faire aimer les maths dès le plus jeune âge ?

Il y a vraiment moyen de faire beaucoup, dès le plus jeune âge. Mais sur ce terrain, ne soyons pas chauvin, je pense que vous êtes bien plus alertes en France qu’en Belgique. Quand je vois le nombre d’initiatives et de groupes de réflexion à ce propos, je pense sincèrement que vous avez une longueur d’avance. Pour ma part, même si l’essentiel de mes activités scolaire se concentre sur le collège et le lycée, j’ai aussi créé des spectacles pour toutes les tranches d’âges.

Pour les 3-5 ans, je me transformais en Mathieu l’architecte où avec les enfants, nous devions construire un château. Ce qui n’était qu’un prétexte pour découvrir toutes les formes polygonales de base. Ensuite, pour les 5-8 ans, j’incarnais le Professeur Mesure qui réalisait de drôles d’expériences dans son laboratoire autour de la mesure avec son corps. Dans tous mes spectacles, les enfants participent énormément. Le spectacle de Harry le mathémagicien avait toujours un grand succès auprès de 8-10 ans tandis que les 10-12 ans découvraient le Laboratoire de Platon : nombres carrés, nombres triangulaires, solides de Platon.

Il n’était pas rare qu’à la fin d’un spectacle, les enseignants me confiaient même avoir découvert des aspects insoupçonnés des mathématiques.... Je parle à l’imparfait car pour tous les spectacles du Primaire [5], j’avais engagé un collaborateur. Malheureusement, avec la crise Covid, j’ai dû m’en séparer et il ne m’est donc plus possible de les proposer.

Il est plusieurs fois question d’argent dans tes effets Waooh, soit directement (Loto…), soit indirectement (Cadillac…) : tu en parles parce que ça serait hélas indispensable pour faire « apprécier » les maths aux adultes « traumatisés », ou uniquement pour des raisons pédagogiques ?

Ha ha ! Il faut prendre les gens par les sentiments… Je plaisante mais il est évident que ça corrobore tout de même une certaine réalité.

Pour te donner un exemple concret, en travaillant avec mon metteur en scène Thomas Le Douarec pour la version du spectacle présentée au festival d’Avignon, je lui ai proposé une séquence basée sur les probabilités avec le jeu de pile ou face. Oh, il a été très vite séduit par l’idée sauf …. l’exemple du Pile ou Face. Bien trop loin de la réalité et des préoccupations habituelles des spectateurs.

On a alors remplacé la séquence par une autre autour des probabilités de gains autour de l’EuroMillions. J’ai testé les deux en condition réelle et il n’y a pas photo entre ce que le public a préféré. Finalement, c’est encore une fois une façon (respectable, hein) de piéger les spectateurs : en partant de sujets qui ont leur faveur, je les emmène sur le terrain des mathématiques !

Merci de nous avoir fait visiter ton séduisant « terrain des mathématiques », que tu as continué à cultiver en période de Covid avec notamment un projet de second livre...

Merci aussi pour ton intérêt et celui des lecteurs à mon travail. Il est vrai que cette période très particulière aura permis le développement d’autres projets qui n’étaient pas à l’ordre du jour comme ma chaîne YouTube et un prochain livre que j’écris en collaboration avec Antoine Houlou-Garcia. Il est déjà l’auteur de Mathematikos paru aux éditions des Belles Lettres (Prix Tangente 2019) et plus récemment du Théorème d’Hypocrite chez Albin Michel. L’idée d’écrire ensemble nous est apparue assez rapidement car nous partageons cette envie commune de (dé)montrer qu’il est possible de « bousculer le regard » sur les mathématiques !


notes

[1Voir « Les maths, ça sert… à être heureux ! » : https://publimath.univ-irem.fr/biblio/AVM20031.htm

[2Pour les lecteurs curieux de voir à quoi ressemblait la MdM un jour de fête : https://www.youtube.com/watch?v=DUQpv0tQUxo

[3Voir « LE ONE-MATH-SHOW VERY MATH TRIP DÉBARQUE EN FRANCE » : http://www.tangente-education.com/article.php?art=4287&dos=162

[4Interview autour du livre « Very Math Trip », réalisée par Flammarion : https://www.youtube.com/watch?v=lYxtVy1AHtU

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