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Intégration des TICE dans l’enseignement des mathématiques

MathémaTICE, première revue en ligne destinée à promouvoir les TICE à travers l’enseignement des mathématiques.

Grist, service souverain de gestion de données : une alternative au tableur en classe ?
Article mis en ligne le 24 juillet 2026

par Arnaud Moragues

  1- Introduction

  a) Qu’est-ce que Grist
logo grist

Grist est un logiciel libre. C’est le tableur collaboratif et souverain de l’État français.

source : https://lasuite.numerique.gouv.fr/produits/grist

Collaboratif, il permet de facilement partager des feuilles de calcul, mais également donner des droits différents selon les utilisateurs à certaines colonnes, voire certaines cellules. On accède à l’application via un client web, et partager une feuille de calcul est aussi simple que de partager une URL.

Souverain, les données des utilisateurs sont stockées sur des serveurs certifiés SecNumCloud, ie habilité à héberger des données sensibles, comme les données personnelles des élèves.

Lancé au début de l’été 2025, il est à cette date déployé dans une quinzaine de ministères, et est disponible pour les enseignants sur apps.education.fr

Grist est présenté comme étant l’outil de gestion de données de l’administration ; une utilisation pédagogique en mathématiques en est-elle néanmoins possible ?

  b) Un changement de paradigme

Grist est un outil qui se veut novateur, et qui demande certainement de changer ses habitudes acquises avec l’utilisation d’un tableur « traditionnel » comme LibreOffice Calc ou Microsoft Excel.

Des colonnes plutôt que des cellules

Il est en fait un peu simpliste de qualifier Grist de simple tableur : il est tout autant un outil de gestion de bases de données.

Dans un tableur traditionnel, une feuille de calculs se construit cellule par cellule : on commence par insérer une formule dans une cellule, pour éventuellement l’étirer sur une ligne ou une colonne.

Une feuille de calcul dans Grist est plutôt pensée comme une table de base de données : les colonnes en sont les attributs, et chaque ligne est un enregistrement. Une telle table ne se construit pas cellule par cellule, mais colonne par colonne.

Du Python et des objets

Bien qu’acceptant également la syntaxe traditionnelle des tableurs, Grist est conçu pour pouvoir rédiger les formules en Python. Les formules s’appliquent non pas à des cellules, mais à des colonnes entières. A chaque colonne est associée une ID, c’est à dire une référence dérivée du nom de la colonne et commençant par le caractère $. Cette ID peut alors être utilisée dans les formules : elle réfère la valeur de l’enregistrement en cours (ie de la ligne) pour cette colonne.

Privée du caractère $, cette ID se transforme en nom de variable utilisable en Python. La syntaxe est alors celle de la programmation orientée objets, tant pour les enregistrements que pour les colonnes ou les tables.

Des widgets

Tandis que nous avons pris l’habitude, sur un tableur classique, de mélanger sur la même feuille de calcul données, indicateurs (widgets, terme localisé par « vues », dans la version Française).

Sur LibreOffice : les données et leur exploitation se placent au même endroit

Sur Grist, la table et chacune de ses exploitations sont dans des fenêtres différentes. Le résultat est immédiatement propre et lisible.

Une IA intégrée

L’IA intégrée à Grist se trouve quelque peu camouflée dans la boite de saisie des formules :

Nous semblons obtenir de meilleurs résultats avec cette IA au moment de finaliser cet article qu’à celui de notre prise en main, il y a quelques mois. Une vérification des notes de version nous confirme que l’IA n’a pas été modifiée depuis. Il semblerait que nous ayons fini par nous y adapter... à moins que, ayant commencé à intégrer la logique de Grist, nous ayons fini par poser des questions amenant des réponses plus naturelles ?

Toujours est-il que ces deux points essentiels, relevés à l’usage, nous auront certainement aidés à obtenir de meilleures réponses de la part de l’IA :

  • l’IA de Grist semble bien meilleure pour directement produire des formules à partir d’un prompt en langage naturel, plutôt que de lui demander des informations sur son fonctionnement interne ;
  • la portée de l’IA est limitée : elle connaît la colonne en cours, mais elle semble n’avoir qu’une connaissance limitée des autres colonnes : il ne faut pas hésiter à rappeler des informations dans les prompts.
Une application collaborative et en ligne

S’il est possible de sauvegarder ses données en local, échanger des fichiers n’est pas le moyen privilégié dans Grist pour travailler sur le même document : on partagera plutôt l’accès à la table avec d’autres utilisateurs et utilisatrices, pour lesquelles on pourra (ou pas) restreindre les droits. On peut ainsi partager une feuille de calcul dans une page web (ou dans CodiMD, ou dans Docs,...) via une iframe, comme plus loin dans cette page.

  c) Premiers questionnements

Que peut attendre un enseignant ou une enseignante de Mathématiques d’un tableur, en vue d’une utilisation avec ses élèves ?

Le programme de première générale, par exemple, distingue essentiellement deux utilisations :

  1. la représentation de données sous la forme de table ou de diagramme ;
  2. la modélisation de variables aléatoires (en enseignement de Spécialité)

Nous pourrions ajouter que l’utilisation d’un tableur permet aussi :

  • de travailler la notion de variable ;
  • de raisonner sur des formules ;
  • travailler (et contextualiser) les indicateurs statistiques.

Grist nous permet-il de travailler de manière efficace et pertinente chacun de ces points avec les élèves ?

  2- Un premier exemple de prise en main : information chiffrée

  a) Le TP

Nous avons expérimenté l’utilisation de Grist en classe lors d’un TP d’enseignement spécifique en première, dans le chapitre « information chiffrée ».

Sujet du TP
classe de première enseignement spécifque

Le but de ce TP était de manipuler le tableur pour réaliser des tests sur les données, leur appliquer une coloration conditionnelle, calculer une moyenne, et enfin les visualiser de manière graphique.

Voici un exemple de ce qui était attendu :

Les élèves n’ont pas semblé spécialement perturbés par la prise en main du tableur. Tous, avec notre aide, auront fini par réussir la question 4 sur les tests en Python, la majorité ayant également réalisé la coloration conditionnelle et le diagramme.

Les principales difficultés rencontrées n’auront au final pas été spécifiques à l’application, mais plutôt au fonctionnement ordinaire d’un ordinateur : être capable de taper au clavier des caractères spéciaux (_,$,<,>,...), taper une URL dans la barre dédiée et non dans un moteur de recherche,...

Les formules en Python auront été l’occasion de corriger et d’expliquer quelques erreurs classiques, comme celles liées à l’indentation ou à la bonne orthographe des noms de variables.
Nous estimons que ce TP aura aussi bien fonctionné que sous LibreOffice/Calc, mais avec ici la plus-value des formules en Python.

  b) L’épineuse question de la distribution d’une feuille de calculs aux élèves

Grist est un outil mis à la disposition des agents de l’État : les élèves ne peuvent pas y accéder directement.

Au moment de travailler ce TP en classe, il était possible de partager publiquement le lien d’une feuille de calcul en lecture seule, et de demander aux élèves de la dupliquer pour travailler (anonymement) sur une copie modifiable - ce qui s’est avéré simple et pratique.

Nous réalisons cependant, au moment de finaliser cet article, que cette fonctionnalité a été supprimée en juin 2026, probablement pour des raisons de sécurité.

Travailler sur Grist avec les élèves reste possible, mais la mise en place s’avère plus chronophage. L’idée est la suivante :

  • créer autant de feuilles de calcul vides que nécessaire ;
  • les partager publiquement, avec droit de modification ;
  • en renommer les liens à l’aide d’Edurl.fr ;
  • se créer un annuaire de ces liens, par exemple sous Docs ou CodiMD ;
  • lors du TP, distribuer un lien à chaque élève ou chaque binôme d’élève ;
  • après le TP, effacer le contenu des fichiers et verrouiller la feuille (pour raisons de sécurité) : elle sera prête pour une utilisation ultérieure.
  c) Une première difficulté : le calcul de la moyenne

Calculer une moyenne sous Grist se fera très différemment de ce à quoi Calc ou Excel nous aurons habité.

Grist pousse ses utilisateurs et utilisatrices à clairement séparer les données (dans une table) et leur traitement (dans une summary table).

Une summary table est un widget spécifique : une nouvelle table construite à partir de la table courante en appuyant sur le symbole Σ.

Lorsque l’on crée une summary table, on peut désigner des groupes sur lesquels on souhaite travailler. La summary table sera alors construite en incluant ces groupes, en ajoutant une colonne nommée count pour leurs effectifs.

Ainsi, pour calculer les fréquences des catégories hypoglycémique, normal et hyperglycémique, il faut grouper les données par Résultat. Pour calculer la moyenne, on a besoin de l’ensemble des données : il ne faut choisir aucun groupe.

La summary table ainsi créée est alors adjointe du tag [Totals], et comporte automatiquement des colonnes count (l’effectif total, ie le nombre d’enregistrements) et Concentration_en_glucose (la somme des concentrations).

Il ne nous reste plus qu’à ajouter une colonne moyenne, aussi simple à remplir que sur un tableur traditionnel, à l’aide de la formule :

$Concentration_en_glucose / $count

Notons que cette méthode s’avère plus efficace que celle utilisée sur les tableurs traditionnels, puisqu’elle reste valable sans aucune modification en cas d’ajout ou de suppression d’enregistrements.

Nous indiquons en annexe de cet article une autre méthode pour le calcul de la moyenne.

  3- Un deuxième exemple : une simulation (Monty Hall problem)

Nous tentons ici de simuler 100 parties pour chaque stratégie du jeu, et d’en représenter les résultats.

lien vers la feuille de calcul

  a) Les formules

Générer des entiers aléatoire se fait classiquement en Python - mais attention, la syntaxe from random import * est proscrite dans Grist :

Choisir au hasard quelle porte est ouverte pour révéler une chèvre est un peu plus délicat, et peut se faire ainsi à l’aide d’une liste en compréhension, au programme de spécialité de première.

La condition de victoire est ensuite un simple test :

  b) Un premier problème : créer les enregistrements

Une fois les colonnes et leurs formules définies, il ne « reste plus » qu’à créer les lignes. Il est par contre impossible, sous Grist, d’étirer la sélection comme pour un tableur traditionnel.

Ajouter une ligne est facile : il suffit de cliquer sur le numéro de la dernière pour voir apparaître le menu suivant :

Mais pour 100 lignes alors ? Il ne semble pas possible (de manière simple en tout cas) d’en automatiser la saisie. La solution que nous avons retenue est de sélectionner nos lignes et de les dupliquer, autant de fois que nécessaire.

Grist est encore en version beta et en constante amélioration. Nous découvrons en finalisant cet article qu’un bouton existe à titre expérimental : peut-être des solutions seront-elles bientôt intégrées ?

  c) Un deuxième problème : le rafraîchissement des données

Il n’existe pas, dans Grist, de bouton permettant de recalculer l’ensemble des valeurs de la feuille - ce qui pourrait s’avérer rédhibitoire pour travailler sur une simulation.

Heureusement, une solution simple, à défaut d’être élégante, existe : il suffit de sélectionner l’ensemble des lignes, de les dupliquer (ce qui génère de nouvelles valeurs aléatoires), et de supprimer la sélection d’origine.

  d) Fréquences et diagrammes

Calculer les fréquences et afficher les diagrammes se réalise via la création d’une summary table, tout comme dans notre exemple précédent.

  4- Conclusion

  a) Des manques patents

Il apparaît évident à l’usage que Grist n’a pas été pensé pour un usage pédagogique. Rappelons les principaux manques relevés :

  • la difficulté à laisser les élèves accéder à une feuille de calculs ;
  • la manque de moyen simple pour ajouter un nombre donné d’enregistrement ;
  • l’absence de moyen simple pour rafraîchir une page.

Mais, nous l’avons vu, il existe des moyens de palier à ces manques, qui ne sont final au pas rédhibitoires et relèvent plus du désagrément.

  b) Mais un intérêt certain

Car le jeu en vaut certainement la chandelle : l’idée de pouvoir se passer de 4 syntaxes semblables - mais subtilement différentes (tableur libre ou propriétaire, en Français ou en Anglais) - pour du code universel et familier est particulièrement séduisante, de même que celle de faire d’une pierre deux coup en travaillant à la fois tableur et Python.

On peut légitimement se demander dans notre cas si l’IA intégrée n’est pas contre-productive. Précisons déjà qu’elle rentre dans le cadre d’usage (à partir de la classe de quatrième tout du moins), puisqu’elle est souveraine et ne nécessite pas l’utilisation d’un compte pour y avoir accès.

Mais cette IA ne peut pas être déconnectée : que faire si l’on préfère que les élèves s’en passent ? Déjà, il n’est pas si évident qu’un élève découvre cette fonctionnalité, un peu cachée dans les menus. Il y a fort à parier qu’un élève qui la découvrirait se verrait confronté à des réponses souvent trop techniques ou peu exploitables - voire frustrantes : notre expérience tend à montrer que cette IA demande un certain temps d’apprentissage pour pouvoir être efficacement utilisée.

Si des doutes subsistent alors sur le fait que l’IA puisse entraver la réflexion des élèves, rien n’empêche de traiter les questions sur les formules en débranché, avant de les vérifier et de les affiner sur le tableur.

  c) Une autre piste ?

Il nous reste un dernier point à aborder : nous avons jusqu’à présent essayé de détourner Grist de son usage administratif. Pourquoi ne pas plutôt choisir de l’embrasser ?

Il existe un usage que nous n’avons pas encore mentionné, dans lequel Grist excelle : la conception, la distribution et le traitement de formulaires.

Cette possibilité est, à notre connaissance, unique et nouvelle : les données personnelles des élèves ne pouvant être hébergées que sur des serveurs certifiés, seul un outil institutionnel permet de traiter de tels formulaires.

Elle permet par exemple de demander aux élèves leur ressenti sur les questions d’un devoir non surveillé, et d’obtenir ce retour avant même la correction des copies.

Une fonctionnalité récente permet de joindre un document à un formulaire, ce qui permet un rendu et une gestion simplifiée des travaux rendu sous forme numérique.

  d) Le mot de la fin

Grist est un outil riche et puissant, qui demande à désapprendre ses habitude pour se l’approprier. Nous n’avons effleuré ici que quelques-unes de ses possibilités ; nous espérons que nos exemples vous auront donné envie de le tester !