Un centième numéro est toujours une bonne occasion pour faire un point d’étape sur le passé. Or, ce qui est intéressant avec le passé, c’est qu’on en a une certaine image, actuelle, qui n’est pas nécessairement cohérente avec ce que le passé était réellement. Lorsqu’on songe à l’histoire des mathématiques, on voit surtout des hommes. Je voudrais saisir l’occasion de l’anniversaire de MathémaTICE pour aborder la question de la présence féminine dans les mathématiques et la manière dont on peut l’aborder dans les vidéos de vulgarisation.
Exemples ou exceptions ?
Si l’on fait l’effort de penser à des femmes, on se tournera sans doute vers des noms récents : Maryam Mirzakhani, première récipiendaire de la médaille Fields en 2014, Karen Uhlenbeck, première lauréate du prix Abel en 2019, ou encore Yvonne Choquet-Bruhat, première femme élue à l’Académie des Sciences en 1979.

Quant aux époques plus lointaines, on aura peut-être en tête quelques noms : Sophie Germain, Emmy Noether, Sofia Kovalevskaïa, éventuellement Hypatie. Ces femmes apparaissent comme des exceptions à la règle de la masculinité mathématique : ce sont des femmes considérées comme des génies isolées dans un monde d’hommes, des femmes dont on ne sait en général pas sur quoi elles ont travaillé (même lorsqu’on le sait un peu, on n’en a pas une vision claire, à la différence des mathématiciens de leur époque), des femmes qui peuvent donc apparaître comme, non pas des exemples sur lesquels fonder des espoirs personnels, mais des contre-exemples effrayants, décourageants et inatteignables.
C’est ce qui se passe avec la figure écrasante de Marie Curie. Tout d’abord, elle est la star à laquelle on pense presque toujours si l’on doit citer un nom de femme scientifique, ce qui fait qu’on a tendance à avoir beaucoup de mal à en citer d’autres. C’est l’arbre qui cache notre vacuité de connaissance commune concernant les femmes dans l’histoire des sciences. Deuxièmement, espérer devenir une double nobélisée lorsqu’on est une jeune femme peut sembler hors de portée ; or, on oublie souvent qu’elle a failli n’avoir aucun de ses deux prix Nobel : le premier, parce qu’encore thésarde et surtout mariée à Pierre Curie, elle avait été initialement oubliée par le comité Nobel, comme si elle ne pouvait être que « femme de » et non « femme scientifique » ; le deuxième, parce que le comité Nobel lui a demandé de ne pas venir à Stockholm à un moment où la misogynie et la xénophobie habituelle en France la traînaient dans une ridicule affaire de mœurs. On a donc tendance à oublier que Marie Curie n’a pas eu une route facile, à négliger le fait que le talent ne suffit pas et que les obstacles sont toujours plus complexes et nombreux pour une femme dans une société où les hommes possèdent le pouvoir.
De fait, les hommes ne se privèrent pas d’utiliser l’exemple de Marie Curie contre les femmes scientifiques : au lieu de considérer que Marie Curie, comme on le pense aujourd’hui, est bien la preuve que les femmes peuvent être l’égal des hommes, et qu’il faut donc favoriser leur carrière, les recruteurs (seuls les hommes occupaient des postes décisionnels dans la science) ont proposé un tout autre discours. Dans les universités américaines, les professeurs et directeurs de département considéraient que, puisque les femmes pouvaient atteindre un niveau tel que celui de Marie Curie, toute candidate à un poste de professeur devait être du niveau de Marie Curie. Conséquence : une femme n’ayant pas le niveau d’une double nobélisée était refusée. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois qu’on utilisait le talent d’une femme scientifique contre les autres. Entre 1920 et 1940, on remarqua une explosion de ce qu’on appellerait aujourd’hui des burn-out chez de nombreuses savantes, car la pression qu’elles subissaient était inhumaine.
Revenons-en aux mathématiciennes. Mettre en lumière l’existence d’un nombre très faible de noms féminins dans l’histoire de la discipline peut revenir à affirmer, implicitement, l’inexistence massive de mathématiciennes avant le XXe siècle. Et cela pose problème car cela peut donner l’idée à beaucoup de gens que les mathématiques ne sont naturellement pas une discipline faite pour les femmes, puisqu’apparemment, durant des millénaires, il n’y a quasiment pas eu de femmes mathématiciennes. Or, l’existence de femmes mathématiciennes est une réalité – simplement, elle est trop peu connue et reconnue dans l’histoire telle qu’on l’imagine.
Le problème des sources
Concernant l’Antiquité, on a certes très peu de noms, mais on a surtout un problème de sources : l’essentiel des productions antiques (en termes de masse de documents) a disparu, ce qui fait que beaucoup de choses concernant des femmes scientifiques a pu disparaître. On cite parfois Enheduana, Ban Zhao, Aglaonice comme les premières astronomes dont on connaisse le nom ; la réalité est qu’on n’en a pas la moindre idée car on ne possède aucun texte astronomique ou mathématique de leur part, ni aucune information claire sur leurs compétences dans ces domaines.
Mais il y a pire : même sur les meilleures mathématiciennes, on ne sait pas grand-chose. C’est le cas d’Hypatie d’Alexandrie : on ne possède aucun texte mathématique de sa main. Certes, on sait qu’elle a dirigé l’école néoplatonicienne d’Alexandrie après la mort de son père, qui la dirigeait lui-même. Si l’on ne savait que cela, on pourrait difficilement la considérer comme une mathématicienne mais plutôt comme une philosophe, voire en réalité comme une simple enseignante. Heureusement, on a conservé des lettres entre elle et le philosophe Synésios de Cyrène qui nous permettent de savoir qu’elle a construit un astrolabe (instrument d’observation et de calcul astronomique) et un hydroscope (instrument servant à déterminer la densité des liquides). Ce sont des instruments extrêmement complexes et ils démontrent un très haut niveau de connaissance scientifique d’Hypatie. Quant à ses écrits mathématiques, on ne sait pas exactement les délimiter : on sait qu’elle a « édité » des œuvres mathématiques (notamment les Arithmétiques de Diophante), mais on ne sait pas tout à fait ce que cela signifie. Il semble très crédible qu’elle en ait réécrit et sans doute complété des parties, mais il est même possible que, lorsque nous lisons aujourd’hui les Arithmétiques de Diophante, nous lisions en réalité un ouvrage entier d’Hypatie, inspiré par une première version écrite par Diophante. Ce qui est terrible ici, c’est qu’on ne sait strictement rien de Diophante à part son nom (même sa période de vie est très floues, à trois siècles près). Pourtant, c’est bien à lui qu’on attribue l’ouvrage malgré l’évidente intervention (si ce n’est plus) d’Hypatie. De même, il est clair qu’elle a au moins approfondi des parties (dont on sait identifier certaines de façon assez nette) de l’ Almageste de Ptolémée, mais son nom n’y est néanmoins jamais associé.
Si l’on sait ces choses, c’est en grande partie parce qu’Hypatie est bien plus récente que Enheduana, Ban Zhao, Aglaonice et les autres, et parce qu’Hypatie était très reconnue à son époque. C’est ce qui fait que sa correspondance nous est parvenue et que sa réputation, devenue légendaire à cause de sa mort, a traversé les siècles. Comment alors juger la valeur des autres femmes mathématiciennes dont le nom est simplement connu ? Et que dire de celles dont ni le nom ni même l’existence ne nous sont parvenus ?
Existence affirmée, reconnaissance délicate
Si nous avançons dans le temps, on sait qu’il existait de nombreuses femmes pratiquant les mathématiques au Moyen-Âge : pour la plupart des nobles ou des religieuses. On ne sait en revanche quasiment rien de leur niveau technique. Un exemple est à ce titre évocateur : dans la Florence du XIVe siècle, un certain Tommaso dell’Abaco dirige une école de calcul (d’où son surnom faisant office de nom de famille). Ce n’est ni un aristocrate ni un religieux mais un bourgeois. Or, lorsqu’il meurt en 1330, on sait, par des documents de notaire, que c’est sa femme qui reprend la direction de l’école. Pour combien de temps ? Y enseigne-t-elle ? Comment s’appelle-t-elle ? Aucune idée !
Le problème n’est pas de savoir si des femmes ont jamais fait des mathématiques dans le passé, car la réponse est positive, mais plutôt de voir qu’elles ont longtemps été invisibilisées. Il est donc important de travailler à la reconnaissance de ces femmes, qu’elles soient de grands génies des mathématiques ou de « simples » mathématiciennes.
Les époques plus récentes nous offrent heureusement un peu plus de documentation : vous connaissez peut-être les « Figures de l’ombre » qui travaillaient pour la NASA, comme le rappelle le film sorti en 2016.

On a beaucoup mis en lumière Katherine Johnson, à juste titre, mais on oublie souvent que ce métier était séculaire : autour de Jérôme Lalande, à la toute fin du XVIIIe siècle, on trouve beaucoup de femmes ayant exactement le même métier : ce sont des calculatrices. Non seulement Lalande les rémunère pour leurs travaux mathématiques, mais il les cite dans toutes ses publications. Mieux encore : elles sont connues du milieu savant de l’époque où tout le monde reconnaît l’importance de leur travail et connaît exactement sur quoi portent leurs calculs. Ces calculatrices qui seront à nouveau au cœur de l’astronomie française à partir des années 1870 à l’Observatoire astronomique de Toulouse, celui de Bordeaux ou celui de Paris.
Là encore, il ne s’agit pas nécessairement de mathématiciennes de génie mais tout simplement de mathématiciennes, qui sont très nombreuses. Simplement, l’histoire masculinisante les oublie. Pire : leur mérite est souvent amoindri par rapport à leurs équivalents masculins. Qu’il s’agisse des calculatrices (qui n’obtiendront que très tard le statut d’astronome) ou des mathématiciennes plus « géniales », un doute est toujours mis sur leurs capacités. Hypatie est généralement retenue comme une martyre de la liberté, ce qui affaiblit sa mémoire, elle qui était une véritable mathématicienne. Émilie du Châtelet est plus connue comme maîtresse de Voltaire et traductrice de Newton que comme mathématicienne et physicienne. Car imaginer des mathématiciennes dans le passé nous paraît invraisemblable.

Les TICE pour un nouveau regard
Le problème est donc double aujourd’hui : non seulement savoir qu’il existait beaucoup de mathématiciennes dans le passé, ce qui permet de ne pas voir les quelques noms connus comme des exceptions mais comme le produit d’une logique de masse (même s’il est évident qu’il y avait numériquement moins de femmes que d’hommes en mathématiques) ; mais aussi, grâce à ce recul historique, comprendre que le problème n’est pas sur l’existence mais sur la reconnaissance de ces mathématiciennes, dans le passé comme aujourd’hui.
Aujourd’hui, les TICE sont un outil formidable pour changer notre vision des mathématiques : il ne faut pas seulement insister sur les femmes géniales (qui peuvent apparaître comme des exceptions) ou les grandes précurseuses (sur lesquelles on raconte souvent des légendes ou, du moins, des choses pas toujours documentées historiquement, ce qui rend leur exemple moins convaincant) mais surtout sur l’aspect sociologique de leur émergence et de leur reconnaissance (ou de leur non-reconnaissance). Grâce à des vidéos abordant les choses de cette manière sur les réseaux sociaux, qu’elles soient brèves ou longues, on peut transformer l’image de l’histoire des mathématiques et donc des mathématiques elles-mêmes pour les jeunes générations actuelles. Cela permettra d’assumer les obstacles rencontrés dans les carrières féminines contemporaines (par rapport aux carrières masculines) tout en donnant des exemples qui permettront de comprendre comment les surmonter. Cela donnera aussi l’assurance qu’être une mathématicienne ne relève pas du miracle ou de l’exception.
Plus les vidéos seront documentées et rigoureuses d’un point de vue historique (il n’est pas possible de ne se baser que sur Wikipédia), plus elles assumeront l’angle sociologique, plus elles seront convaincantes et impactantes. C’est un immense mais enthousiasmant défi pour les TICE dans les mathématiques.