
Le 10 janvier 2026, la Cité des Sciences à Tunis a organisé en collaboration avec l’Association Méditerranéenne des Sciences Mathématiques (MIMS) la Journée “Mathématiques et Métiers d’Avenir “, un événement phare visant à éclairer le rôle essentiel de la pensée mathématique dans le paysage professionnel contemporain et futur, que ce soit en Tunisie ou dans le monde.
En réunissant experts, universitaires et professionnels, cette journée a montré que les mathématiques, au-delà de leur image purement académique ou limitée aux écoles d’ingénieurs, sont avant tout une compétence essentielle et un atout pour comprendre et réussir dans les métiers de demain.
Dans cet article, nous présentons une synthèse des principales interventions de cet événement, en abordant les défis de l’enseignement des mathématiques en Tunisie, l’importance de la formation mathématique et ses applications concrètes dans des secteurs d’emploi de pointe comme la finance et l’intelligence artificielle.
La journée a débuté par un diagnostic lucide de la situation actuelle de l’enseignement des mathématiques en Tunisie, présenté par le professeur Mohamed Ali Jendoubi, enseignant àl’IPEST et président de l’Association Méditerranéenne des Sciences Mathématiques (MIMS). Cette première conférence intitulée : “Réconcilier les jeunes avec les mathématiques : pour un raisonnement logique et un sens critique”, a mis en lumière un paradoxe frappant entre un potentiel indéniable et des défis systémiques préoccupants. En effet, Pr Mohamed Ali Jendoubi, a souligné l’existence d’une école mathématique de grande qualité, héritière d’une solide tradition de rigueur scientifique, portée par un capital humain remarquable, des mathématiciens reconnus tant au niveau national qu’international, ainsi qu’un vivier d’élèves talentueux. Toutefois, cet héritage est freiné par les limites et les inconvénients du système d’éducation. Il a souligné en effet que l’enseignement des mathématiques est devenu excessivement axé sur la mémorisation au détriment de la compréhension profonde, une approche aggravée par une surcharge des contenus et la pression liée aux examens. La conséquence directe de cette situation s’est justement reflétée dans les résultats préoccupants de la Tunisie lors de sa dernière participation à l’évaluation internationale PISA en 2015.
Face à la lenteur des réformes institutionnelles, M. Jendoubi a souligné que l’association qu’il préside (l’Association Méditerranéenne des Sciences Mathématiques) essaye d’engager des actions concrètes sur le terrain, notamment via l’initiative des « mathématiques itinérantes ». Dans le cadre de cette initiative, une équipe de mathématiciens volontaires parcourent le pays pour organiser des conférences et ateliers de mathématiques pour les lycéens.

La journée s’est poursuivie par des conférences qui avaient toutes un point commun : considérer la pensée mathématique comme une compétence transversale essentielle, quel que soit le choix du métier.
En effet, il en est ressorti de la plupart des interventions suivantes que la valeur mathématique ne doit pas être définie comme un ensemble de savoirs - même essentiels pour les différents domaines scientifiques -, mais comme une véritable discipline de l’esprit. Cette perspective, défendue avec conviction par des acteurs du monde académique et entrepreneurial, est stratégique car elle valorise les diplômés en mathématiques bien au-delà de leur spécialisation initiale, en faisant d’eux des profils agiles et recherchés sur un marché du travail en constante évolution.
Ainsi les interventions de Thierry Horsin, vice-président du Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM), et d’Oussama Bahri, co-fondateur de la startup XLAiner, ont particulièrement insisté sur cette valeur essentielle.
M. Horsin a d’abord souligné que, si l’idée selon laquelle les mathématiques mènent naturellement aux études d’ingénieur paraît évidente, elle occulte leur apport réel au-delà du monde académique. S’il est vrai qu’une spécialisation en statistiques, en science des données ou en optimisation facilite l’accès à l’entreprise, il serait réducteur de penser que ces domaines sont les seuls à ouvrir ces perspectives.
Il a également rappelé que, pour les entreprises, le sujet d’une thèse compte souvent moins que la « personnalité scientifique » qu’elle révèle. Un doctorat atteste d’une forte capacité de concentration et de persévérance face à la difficulté, qualités qui permettent de s’adapter, de résoudre des problèmes complexes et d’accéder à une grande diversité de métiers grâce à une formation en mathématiques.
Dans le même esprit, M. Bahri a présenté les mathématiques comme une véritable « boussole de carrière ». Selon lui, elles développent une attitude essentielle pour structurer la pensée, comprendre des problèmes complexes et faire face à l’incertitude, des compétences clés et essentielles dans le monde professionnel d’aujourd’hui.
Oussama Bahri a d’un autre côté, souligné l’apparition d’un nouveau modèle : celui de l’« entrepreneur en IA ». Il a décrit l’humain dans ce domaine, comme un chef d’orchestre qui coordonne les outils d’intelligence artificielle et il a conclu que, pour y parvenir, la logique et la rigueur mathématiques sont des atouts essentiels.
Lors de la conférence suivante : « Les Maths : Passeport Universel », Mr Firas Ben Njima, chef de service principal à la Banque Centrale de Tunisie, a complété cette vision en décrivant les mathématiques comme une clé pour des multiples opportunités et perspectives professionnelles. Sa présentation a montré que la rigueur et la logique développées grâce aux mathématiques permettent de s’adapter facilement aux évolutions du marché du travail et constituent une base solide pour la mobilité professionnelle.
Cette personnalité scientifique et ce passeport universel ne sont pas des atouts abstraits, mais ils constituent selon lui, une base essentielle pour comprendre et innover dans les domaines technologiques et financiers, qui reposent largement sur les mathématiques.
Il a en effet souligné l’omniprésence des mathématiques dans les métiers de la banque et de la finance. À travers des exemples concrets, il a montré comment les outils mathématiques soutiennent la prise de décision, la gestion des risques et l’évaluation des investissements et a mis la lumière sur l’importance des mathématiques dans l’analyse des données et la cryptographie.
La journée s’est terminée en beauté avec la conférence de Mr Skander Karkar, docteur en Informatique et enseignant à MedTech. Au cours de cette conférence, Mr Karkar a établi un lien direct et puissant entre la rigueur de la pensée mathématique et les révolutions technologiques actuelles et spécialement celle de l’intelligence artificielle.
Il a ainsi démontré que l’intelligence artificielle repose entièrement sur les mathématiques et qu’elle est en fait loin d’être « de la magie ». Dans ce cadre, il a expliqué entre autre le principe de fonctionnement de l’IA, montrant qu’elle apprend en manipulant des données représentées sous forme de nombres et que sa conception consiste à trouver une fonction mathématique capable de transformer ces données en décisions, un processus qui relève de l’optimisation, des probabilités et des statistiques. Il a donné l’exemple de ChatGPT montrant qu’il illustre ce principe en générant du texte par la prédiction statistique. Il conclut enfin que si l’IA va dans le futur, automatiser de nombreux métiers peu créatifs, le développement de nouvelles intelligences artificielles reste un domaine en forte croissance, notamment pour étendre leurs capacités à des données encore complexes comme l’ADN, les molécules ou les phénomènes physiques, ce qui nécessite toujours plus de mathématiques.
Finalement, on peut affirmer que le message clé de la Journée Mathématiques et Métiers d’Avenir est clair : les mathématiques ne sont pas une fin en soi, mais un outil essentiel pour former des esprits capables de raisonner, de s’adapter et d’innover. Cette journée a également montré concrètement que, l’avenir passe par un enseignement des mathématiques centré sur la compréhension, le raisonnement et la résolution de problèmes, plutôt que sur la simple mémorisation.
Cet événement lance ainsi un appel fort à repenser les méthodes d’enseignement des mathématiques, en Tunisie comme ailleurs dans le monde, afin de les rendre plus concrètes, créatives et connectées aux réalités professionnelles, pour un impact réel sur les générations futures.