par Martine Monod-Broca
N.D.L.R : En lisant cet article, j’ai immédiatement pensé à La Bohème célébrée par Aznavour. Il est vrai qu’il nous ramène soixante ans en arrière, vers un Pékin méconnaissable aujourd’hui, lors de la naissance d’une classe primaire unique (du CP au CM2) du futur Lycée Français de Pékin, en République Populaire de Chine. Le président Charles De Gaulle venait de la reconnaitre diplomatiquement et d’y envoyer l’ambassadeur Lucien Paye. L’autrice de l’article, qui a ouvert ces classes primaires, raconte les péripéties étonnantes de cette ouverture plus qu’acrobatique. Mais elle témoigne simultanément d’une époque où l’administration française savait faire confiance, dans une situation particulière, à une simple institutrice et lui confier une responsabilité importante. Une confiance qui manque singulièrement aujourd’hui dans l’Éducation Nationale et qui dégrade beaucoup le climat.
Quant à Pékin et à la RPC, le récit et les images soulignent le prodigieux bond en avant en soixante ans, d’un pays sous-développé vers une probable première place dans l’économie mondiale.
Voici le récit de Martine Monod-Broca. (Voyez aussi le post-scriptum en fin d’article).
J’avais 20 ans. J’étais institutrice à Paris.
Le télégramme [1] que j’ouvris ce jour-là venait, ô surprise, de l’ambassadeur de France à PÉKIN [2].
J’en ai encore tous les mots en tête :
« Je ne sais pas combien vous aurez d’élèves. Stop. Ni combien vous serez payée. Stop. Mais voulez-vous venir ouvrir « la petite école de PÉKIN ». Stop. « Une classe unique regroupant toutes les classes du primaire » Stop.
Bien sûr…
…. J’ai dit oui.
Je ne connaissais personne à Pékin, je ne savais pas un mot de chinois, mais l’aventure était irrésistible.
Notre premier ambassadeur après la reconnaissance de la République Populaire de Chine par la France du Général de Gaulle, Monsieur Lucien Paye, était arrivé en 1964. iI avait été Ministre de l’Éducation Nationale, il tenait à avoir un lycée français à Pékin et voulait commencer le plus tôt possible avec les classes primaires.
A la rentrée, j’ai donc « ouvert l’école ». Elle comptait à tout casser 25 élèves francophones. Mais c’était une vraie tour de Babel des nations. Il y avait des suisses, des libanais, des marocains, des gabonais, etc., et de tous les niveaux que comporte le primaire ! Il fallait que j’apprenne à faire une classe unique ; bien obligé d’ailleurs, je ne disposais que d’une pièce….

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« Ma » classe avait été logée dans une dépendance de l’ancienne ambassade de France, d’avant 1949. C’était une jolie petite maison avec jardin, à quelques pas de l’hôtel Xinchao
Mais la salle de classe était vide. Vide de chez vide.
Il fallait tout de même, et d’urgence, des tables, des chaises, des cahiers, etc.
J’ai parcouru les magasins. Je ne trouvais rien !
J’ai finalement compris que les pupitres étaient produits par une usine dépendante du ministère de l’Éducation nationale et que je n’y avais, ni n’y aurai accès.
Je ne connaissais rien d’ailleurs de l’administration chinoise.
Alors on a acheté des tables normales, et on leur a scié les pieds pour qu’elles soient à la taille des enfants. Sur le côté de chacune on a accroché des paniers qui faisaient office de casiers !
Les livres, ce fut un autre et sacré problème. J’avais donné une liste à Paris au ministère des Affaires étrangères. Mais, pour PÉKIN les commandes devaient venir … de PÉKIN !
Je ne connaissais pas grand-chose de l’administration française non plus !
J’avais heureusement apporté quelques livres pour moi. Mais pour que les enfants en aient aussi, il eut fallu avoir des photocopieuses comme on en trouve aujourd’hui à chaque coin de couloir, avec des débits de TGV. Mais ce n’était nullement le cas en ce temps-là, encore moins en Chine.
Encore une fois, on s’est débrouillé avec le presque rien qu’on avait. J’ai inventé des problèmes et des dictées. Puis j’ai envoyé une liste de bouquins comme il fallait, via l’ambassade, à Paris. Le circuit bureaucratique était-il plus sinueux que d’ordinaire ? Je l’ignore, mais mes livres ne sont arrivés qu’en janvier.
J’ai aussi trouvé des cahiers à lignes à Phnom Penh. Une grande victoire : les cahiers chinois étaient à carreaux.
Côté pédagogie, il me fallait aussi tout inventer et surtout me réinventer.
Comment enseigner à 25 enfants de 5 niveaux différents ? J’étais institutrice, mais je n’avais pas la moindre idée de comment on pouvait faire fonctionner une « classe unique » ; je savais au moins qu’il en existait en France, dans les petits villages ; évidemment pas à Paris. Sur ce point, je n’étais pas trop prise de court.
Avant de partir pour PÉKIN, j’étais allée à la rencontre d’un instituteur à la retraite qui avait fait fonctionner une classe unique dans mon village. C’est grâce à lui, Mr Mojard, que j’ai compris comment faire pour organiser et faire fonctionner 5 niveaux dans une seule et même pièce, sans créer un indescriptible chaos.
En fait, c’est comme l’œuf de Christophe Colomb. On dispose les élèves en 5 rangées, une rangée par classe, et chaque classe avec son tableau !
Je devais bien sûr arriver largement avant les élèves. Je me rendais de Sanlitun (devenu aujourd’hui quartier branché de Pékin) à l’école en Solex, une sorte de vélo à moteur monté sur la roue avant...

C’était assez tendance en France ! Mais pas très commode à Pékin. Le Solex est un engin absolument charmant, mais ni très puissant ni très stable. Et en hiver, qui est vite venu, j’étais frigorifiée. Sans compter les innombrables carrioles tirées par de petits chevaux que leurs charretiers dirigeaient à grands coups de fouets. Il me fallait les doubler et j’étais terrorisée à la vue des lanières tournoyantes dont, j’en étais sûre, j’allais bien finir par prendre un coup.
Il n’y avait alors aucun périphérique (c’eut été d’ailleurs trop demander à mon Solex) et le gros des transports était encore assuré par des charrettes, parfois même des chameaux.

Aux divers tableaux, j’écrivais des questions et des interrogations sur les leçons apprises par écrit, tant pour les CE1, CE2, que pour les CM1 et CM2.
Pendant que les « grands » récitaient leurs leçons par écrit, je faisais cours aux CP.
« B A… ba… baba »
Puis je leur laissais faire quelques lignes d’écriture
Et un dessin, une frise.
Je passais alors aux CE :
Primo, vérification des leçons ;
Secundo, cours de français…
À peu près le même cours pour les CE1 et CE2 ;
… Mais des exercices d’applications différents !
Puis je revenais aux CM.
Les enfants ont vite compris que s’ils disaient « Martine j’ai fini », je n’avais pas d’autre solution que de leur donner un exercice supplémentaire.
Ils ne disaient donc plus » j’ai fini ». C’était déjà un grand acquis de raisonnement !
Ils écoutaient, en faisant un dessin, ce qui se passait à côté, dans la classe voisine, dans la rangée voisine…
Et, devinez le résultat ? Ils ont presque tous sauté une classe par la suite !
Le matin, c’était français et calcul.
L’après-midi, histoire-géographie, éveil, gym, balade, cours de chinois.
On a improvisé et expérimenté des tas de choses, gaiement, nécessité faisant loi.
Denis, élève de CE1 était auparavant à l’école chinoise. Il lui incombait donc de nous donner, tous les jours, 15 minutes de cours de chinois. Il en était très fier. Et pour nous tous, c’était amusant d’avoir un professeur de 8 ans.
Quant à Albertine, 14 ans, elle n’avait jamais été en classe jusque là.
Le matin elle était avec les CP pour apprendre à lire !
Et l’après-midi avec les grands !
En CM2, ils étaient quatre. Si trois avaient compris et le quatrième trouvait rébarbative la règle de trois ou les fractions, je les envoyais dans la cour pour ré-expliquer à leur façon la règle de trois [3]. C’était hétérodoxe, mais ça marchait généralement.
Bon, je maniais la carotte pour accélérer le mouvement.
L’enjeu était une balade au zoo si tout le monde avait compris
Évidement l’attrait des éléphants faisait comprendre la règle de 3 bien mieux que mes explications.
Je crois qu’au cœur de notre réussite commune il y avait une chose bien simple : ils étaient tous contents d’aller à l’école et d’avoir des copains.
Une fois que Pascale était absente, j’ai demandé à sa sœur si elle était malade. Sa sœur m’a dit et cela était comme une évidence :
« Elle a fait une bêtise, alors elle a été privée d’école ».
C’est sur ce mot que je veux terminer. La vraie punition c’est « être privé d’école »
J’espère que vous aimez vous aussi votre école.
Et si c’est le cas, voilà le souhait si malin et clairvoyant de Lucien Paye pleinement exaucé.
Bonne route !
Martine Monod-Broca,
Décembre 2025, à l’occasion des 60 ans du lycée Français de Pékin.


